Pourquoi sauver le Mormont, paysage et nature

Aspect Paysage et Nature, conférence de presse de janvier 2022

La colline du Mormont est exploitée depuis 1953 pour son calcaire. Depuis des décennies les autorités locales, cantonales et fédérales tentent de trouver un équilibre entre le besoin d’approvisionner le pays en ciment et la volonté́ de préserver ce site d’importance paysagère, faunistique, naturelle et historique d’envergure nationale.

Du point de vue géologique, le Mormont est un promontoire calcaire du Jura s’avançant dans le Plateau mollassique. Il est constitué de quatre collines séparées par des cluses et forme avec le vallon du Nozon un système de horst et de graben spectaculaire. C’est un anticlinal évasé ayant résisté aux mouvements du glacier du Rhône au quartenaire, et de nombreuses failles lui ont taillé un relief accidenté. La dissolution du calcaire a transformé son sous-sol en réseau karstique donnant naissance àde nombreuses sources, principalement sur sa face sud. Il est à la limite des bassins hydrographiques du Rhône et du Rhin. Au vu de son caractère exceptionnel, il est classé à l’inventaire fédéral des géotopes d’importance nationale.

Du point de vue paysager, en tant qu’avancée du Jura dans le Plateau, le Mormont possède un rôle particulier. Ces quatre collines forment un barrage à la fois au niveau de la répartition des eaux du canton et du trafic routier et ferroviaire. Vu de la plaine de l’Orbe, le Mormont se présente comme une bande uniforme de forêts, alors que depuis le vallon de la Venoge, il présente un paysage plus hétérogène composé d’un plateau agricole bordé de vignes, de forêts, de prairies, de pâturages et de la cimenterie Holcim. Les clairières du Mormont, ainsi que son plateau agricole, offrent de nombreux points de vue à la fois sur le Jura, les Alpes et le Plateau, alors que ses forêts et le canal d’Entreroches offrent au contraire le moyen de s’isoler au creux de la nature. La principale atteinte à ce paysage est due à la carrière Holcim qui présente un contraste impressionnant avec les forêts qui l’entourent. Malgré cela, étant particulièrement différent des plaines alentours, le Mormont forme un des repères géographiques importants du canton de Vaud.

Du point de vue des milieux naturels, la végétation du Mormont est composée d’une fine mosaïque de biotopes très diversifiés et souvent de grande valeur. Une diversité influencée par différents facteurs comme les roches-mères et expositions présentes, ainsi que par un climat particulièrement chaud et sec. Constituant un des échantillons les plus riches de la flore du pied du Jura central, cette colline est considérée par les naturalistes comme un point chaud de biodiversité au niveau cantonal. En effet, près de la moitié de ses associations végétales font partie des milieux dignes de protection selon l’Ordonnance fédérale sur la protection de la nature et du paysage. C’est d’ailleurs en partie en raison de sa richesse biologique que le Mormont a été classé à l’Inventaire fédéral des paysages, sites et monuments d’importance nationale en 1998. Plusieurs prairies sèches d’importances nationales sont présentes sur le côté sud du Mormont.

Du point de vue botanique, avec plus de 900 espèces relevées sur le site, le Mormont peut être considèré comme un des hauts lieux botaniques du canton. Sa flore comprend de nombreuses espèces rares au niveau cantonal, voir au niveau Suisse, dont un grand nombre d’orchidées (23 espèces). 

Du point de vue zoologique, avec plus de 600 espèces animales reparties entre tous les principaux groupes faunistiques, le Mormont constitue un hotspot de la diversité du canton. Si une grande partie des espècesapprécient le climat chaud et ensoleillé du site, des espèces forestières plus discrètes y sont également présentes. Le flanc nord du Mormont constitue en outre un lieu de passage important pour le gibier. Parmi les habitants emblématiques du Mormont, on peut citer le chamois, le chat sauvage, la vipère aspic, la coronelle lisse, le milan royal et le pic mar.

En conclusion, c‘est clairement le dernier moment pour protéger ce qui reste du Mormont contre toute nouvelle demande d’exploitation de calcaire. Nous allons lutter pour empêcher qu’un seul mètre carrésupplémentaire de cette colline sacrée et meurtrie ne soit englouti à l’avenir dans les fours du cimentier Holcim.

Alain Chanson, biologiste, Dr ès Sciences, le 1er janvier 2022